La Forêt brûle

Billet d’humeur, par Françoise Branger, présidente de Bassin d’Arcachon Écologie

En Gironde, deux feux immenses dévorent les forêts, à Landiras et La Teste.
A La Teste de Buch, le 12 juillet, l’avarie électrique d’un véhicule a déclenché l’incendie.
La Forêt usagère est en train de brûler ; plus de la moitié a flambé déjà et cela continue.
Quand ce grand Pays des landes de Gascogne était tout en marécages et pâtures à brebis, quand ce
petit Pays de Buch était fait de sables mobiles et de rares bosquets aux creux des dunes, au long des
ruisseaux, des marais, cette Forêt était déjà là.
Millénaire, elle est née là où la vie semblait si ténue, si fragile, si dure à tenir !
D’abord les plantes pionnières aptes à survivre au cœur du sable. Puis les buissons, et les premiers
arbres exposés à tous les coups du sort.
La vie a pris son temps -le temps qu’il fallait- jusqu’à ce que cette Forêt devienne l’être le plus
splendide qu’il se puisse admirer.
Avez-vous marché parmi les fougères géantes en été ? Les avez-vous cueillies lorsqu’elles sont
rouges et luisantes de rosée fin octobre ? Avez-vous marché pieds nus sur ce sol plein de vie ?
Vous êtes-vous émerveillés des majestueux arbres ancêtres, les chênes géants, les pins-bouteilles,
les pins-bornes ? Avez-vous admiré les pins-lyres, les grands houx ? Avez-vous contemplé, dans les
bois encore noirs d’hiver, les vastes bosquets de prunelliers tout blancs ?
Avez-vous deviné, dans les pins anciennement gemmés, les ruches sauvages, les si beaux frelons
colorés, les nids de huppes, de mésanges, de lérots ?
Avez-vous observé les animaux se délecter de la succession des fruits et des baies : chèvrefeuille,
ronce, aubépine, prunellier, prunes, poires, pommes et noisettes sauvages, arbouses, baies de houx,
d’églantier, de lierre… ?
Avez-vous observé ces centaines d’oiseaux -de l’adorable roitelet jusqu’aux grands rapaces qui
survolent et surveillent ?
Avez-vous parcouru le réseau des coulées secrètes où marchent sangliers, chevreuils, renards,
blaireaux, martres… et tous, et tous ? Tant et tant que ce sont des ruisseaux de bêtes…
Avez-vous parcouru ces pentes, ces vallées, ces marais ? Avez-vous vu la beauté de la lumière
lorsqu’elle traverse ces bois ? Avez-vous senti là les tanins, les sèves, la résine, la terre, l’eau, le bois,
l’arbre et le vent ?
On la dit « usagère » parce que s’y appliquent depuis cinq siècles les Droits d’Usages inaliénables.
C’est la Forêt vivrière !
Ce qui brûle, c’est notre Mère à tous: celle qui donne l’eau, l’oxygène, les sols fertiles ! La gardienne
des sables.
La Mère de toutes les plantes et animaux. C’est la mère des cueillettes de baies, de
champignons. Celle qui donne le bois qui chauffe nos foyers, la charpente de si nombreuses maisons,
chais, cabanes, navires…
C’est la source de tant de joies, de consolations, de tant de beautés…
C’est peu dire, de dire que nous l’aimons !
Autrefois le tocsin aurait sonné et chacun serait allé combattre ce feu. Aujourd’hui, des pompiers
engagent leur existence pour cette mission gigantesque et si vitale !
Nos larmes ne serviront pas : aucune chance de pleurer assez -même en s’y mettant tous – pour
éteindre un feu comme celui-là.
Et le mieux, après qu’elle ait brûlé toute, est qu’il faudra s’opposer à la reforestation artificielle de cette
Forêt et la laisser revenir d’elle-même, lentement, comme elle est venue la première fois il y a des
milliers d’années. Avec la même douceur qu’elle nous a donné chaque jour depuis si longtemps.